Mlle Le Normand, voyante sous la Révolution et l'Empire

Mlle Le Normand, le destin exceptionnel d’une voyante

Q — Comment vous est venue l’idée d’écrire un livre sur Mlle Le Normand ?
R — Vous savez, j’ai toujours éprouvé un faible pour les personnages atypiques, hors du commun, au destin exceptionnel. A l’époque je lisais les Mémoires de la duchesse d’Abrantès sur ses souvenirs de la cour de Napoléon, et j’ai noté un passage où elle écrit, « on connaît le goût ou plutôt la passion insensée de Joséphine pour les tireuses de cartes. Napoléon s’en était d’abord amusé puis moqué, et enfin il avait compris que rien n’était plus en opposition avec la majesté. Mais l’impératrice, tout en promettant de ne plus faire venir Mademoiselle Le Normand, l’admettait toujours chez elle, dans son intimité,et la comblait de présents. ». Et tout est parti de là. Après, on creuse, on fouille comme un archéologue, à la recherche de documents, de matière pour reconstituer la destinée d’une personne. Et je suis littéralement tombée sous le charme de ma Devineresse. Pensez-donc un peu au destin extraordinaire de cette nana à une
époque où la seule possibilité d’avenir pour une femme était le mariage. C’est une féministe avant l’heure, on peut bien le dire !

Q — Comment ça féministe ?
R — Oui, elle s’est faite quasi toute seule.Orpheline très jeune, elle a mené une existence de pauvresse détestée par une marâtre bigote et revêche qui la battait souvent. Sa vie n’a été qu’une longue suite de déboires parce que, il faut bien dire que la raison pour laquelle aujourd’hui elle est connue, n’était pas du tout ce qui à l’époque, l’intéressait, elle ! Elle ne voulait pas devenir voyante ou cartomancienne, elle souhaitait par-dessus tout écrire, être reconnue en tant qu’auteur. Et qui connaît ses écrits, à l’heure actuelle ? Quasiment personne ! Alfred Marquiset qui lui a consacré un excellent ouvrage prononce, à son égard, une phrase absolument délicieuse « Demeurée au cloître, elle eut peut-être été sainte, lancée dans le monde, elle devint sorcière ». Comment voulez-vous résister à une nana pareille ? C’est simple, je n’y ai pas résisté, je me suis laissée happer, emporter par la vie si extraordinaire de cette femme.

Q — Justement, en quoi le destin de Mlle Le Normand est-il si exceptionnel ?
R — D’abord, dressons un tableau de la France de l’après Révolution, la peur qui tenaillait les gens, la Terreur. En l’espace d’une journée on passait de prévenu, à prisonnier puis à guillotiné. C’est à cette époque-là, qu’ a vécu ma Devineresse. En plus, c’était une royaliste dans l’âme. On lui a même proposé de participer au complot visant à faire évader Marie-Antoinette, complot qui a échoué, bien évidemment.

— A-t-elle été en prison ?
R — Oui, bien sûr, plusieurs fois même. Elle a connu la prison Saint-Martin, celle de La Force, les Madelonnettes, puis encore une prison en Belgique, plus tard.

Q — Justement pourquoi toutes ces prisons ?
R — La toute première fois parce qu’elle disait la bonne aventure sur le Pont Neuf, alors que c’était interdit. Ensuite ce fut une succession d’événements. Comme elle était arrivée à avoir un petit cabinet dans lequel les personnes venaient la consulter, on l’a soupçonnée de comploter contre le pouvoir en place, alors même que des personnages, devenus illustres par la suite, étaient venus chercher auprès d’elle un peu de réconfort, d’apaisement appelez ça comme vous voudrez.

Q — Lesquels par exemple ?
R — Je pense à Saint-Just, Camille Desmoulins, Robespierre, auxquels ma devineresse n’a pas hésité à prédire une mort violente, Fouché même, est venu, avant de se mettre à la détester ;

Q — Pourquoi ?
R — Parce qu’elle disait des vérités, pardi, d’ailleurs elle était surnommée « Madame Vérité » ! Parce qu’il la soupçonnait de comploter, attendu qu’il soupçonnait tout et tout le monde. Un certain Buonaparte, bien avant qu’il ne devienne un jour Napoléon, était venu également la voir. Alors qu’elle lui décrivait les brillants honneurs qui l’attendaient, il n’en crut pas un seul mot ! Il l’a quasiment traitée de folle !Par la suite, il a estimé que consulter les oracles était incompatible avec la fonction impériale. Pourtant, tout ce qu’elle lui avait prédit est arrivé.

Q — Dans votre ouvrage, vous parlez souvent de Joséphine, des rapports privilégiés qu’elle entretenait avec Mlle Le Normand.
R — Exactement. Je suis même persuadée qu’une amitié réelle existait entre ces deux femmes, l’une créole, croyant à la véracité des rêves prémonitoires, et l’autre la tête tout là-haut dans les étoiles.

Q — Comment s’est déroulée leur toute première rencontre ?
R — A l’époque, Joséphine était incarcérée à la prison des Carmes, et Mlle Le Normand à celle de la Force où elle troquait ses prédictions contre un quignon de pain, un morceau de savon, un bol de soupe,
enfin tout ce qui pouvait l’aider à améliorer un peu son quotidien. Un jour, un monsieur lui remet une supplique d’une dame très inquiète au sujet de son mari. Ma devineresse prend le billet, le lit, le tourne et le retourne entre ses mains, s’attarde sur l’écriture, les mots, ferme un moment les yeux, se concentre et puis, brusquement elle sait. Elle se fait alors prêter de l’encre, du papier, et rédige quelques lignes dans lesquelles elle explique que malheureusement le mari en question périra de mort violente sous peu, mais que la quémandeuse allait connaître un destin exceptionnel auprès d’un militaire qui voudra manger le monde. La signataire de la fameuse supplique s’appelait encore Rose Tascher de la Pagerie épouse Beauharnais, et pas encore Joséphine.

Q — Et le mari ?
R — Alexandre de Beauharnais a malheureusement péri sur l’échafaud.

Q — Se sont-elle revues après cet épisode particulier ?
R — Oui, bien sûr. Une fois le 9 thermidor passé et la chute de Robespierre, les portes des prisons se sont enfin ouvertes. Ma Devineresse a retrouvé son cabinet de la rue de Tournon, sa clientèle, et quelques mois plus tard, Joséphine la consultait. C’est de cette période que date vraiment leur amitié. D’ailleurs, bien plus
tard, alors que le divorce d’avec Napoléon était consommé, Joséphine voyait encore sa voyante préférée, mais cette fois-ci, elles parlaient plutôt de fleurs.

Q — Quel est, à votre avis, la caractéristique dominante de Mlle Le Normand.
R — Sans contexte, un entêtement, une volonté et une détermination farouches. Dans ses Mémoires, elle rapporte qu’une fois qu’elle avait pris une décision, la terre ne tournait pas plus sûrement sur son axe !
Toute sa vie, elle a couru après la gloire, elle était assoiffée de reconnaissance. Ambitieuse aussi, elle se disait qu’avec son don et son talent elle se devait d’aider les rois de ses conseils avisés, y compris à Napoléon !

Q — Et lui ?
R — Il la fuyait comme la peste ! Mais elle s’entêtait. Il y avait le Congrès d’Aix la Chapelle, elle y allait !
Elle a toute sa vie été persuadée d’avoir à accomplir une œuvre gigantesque, un destin fabuleux. Quand elle est partie pour Bruxelles, tout a basculé. Elle s’est retrouvée en prison, accusée de pactiser avec le diable. Son procès a d’ailleurs connu un énorme retentissement dans un style tragi-comique. Vous imaginez un président du tribunal demandant à la prévenue, combien de démons elle traînait à sa suite ?

Q — Et le verdict ?
R — Au début, elle a été condamnée, alors comme la détention s’éternisait, elle a passé son temps à apprivoiser un rat qui avait élu domicile dans sa cellule, et à tirer les cartes à tout le personnel. Après elle a fait appel, a mené un tel tapage, que les autorités ont été bien soulagées de la libérer contre une amende.

Q — A-t-elle gagné beaucoup d’argent ?
R — Oui, elle a amassé une énorme fortune, qu’elle a bien dépensée, mais ce n’était pas ce qui l’intéressait le plus. Elle courait après la reconnaissance et la gloire. Elle voulait que ses livres soient des super best-sellers comme on dirait aujourd’hui.

Q — Et ils l’ont été ?
R — Absolument pas ! D’ailleurs elle finançait elle-même ses écrits. Elle a même créé un journal « Le
mot à l’oreille ou le Don Quichotte des Dames » qui n’a connu que sept numéros je crois. Après, elle a
accablé les pauvres lecteurs avec ses « Souvenirs Prophétiques », ses « Mémoires historiques et secrets de l’Impératrice Joséphine », « Les Oracles Sibyllins », entre autres. A son retour en France après le fameux procès de Belgique, elle a rédigé ses « Souvenirs de la Belgique ce qui lui valut cette remarque d’un journaliste qui a qualifié l’ouvrage de véritable vengeance de Mlle Le Normand sur les Belges, si d’aventure ils le lisaient.

Q — Quid de sa vie amoureuse ?
R — Alors là, rien. Le néant absolu. Elle est tombée follement amoureuse de Jacques René Hébert, le
fondateur du journal « le Père Duchesne », parce qu’en fait elle le connaissait d’avant, ils étaient tous deux natifs d’Alençon. Cet amour ne fut jamais payé en retour. Et lorsqu’il est mort sous la guillotine, elle s’est claquemurée trois jours entiers chez elle, noyée dans un chagrin immense. Et n’en a plus parlé par la suite.

Q — Alors elle n’a jamais d’amant ?
R — Non, mais un jeune homme est tombé follement amoureux d’elle. Il s’appelait Claude François
Flammermont. C’était un petit boulanger qui l’avait retrouvée un jour grelottant de froid et de peur devant la boutique dans laquelle il travaillait. C’est d’ailleurs la plume de cet amoureux transi que j’ai utilisée pour tracer la trame de mon roman.

Q — Alors votre ouvrage est un roman ?
R — Mon éditeur appelle ça une biographie romancée ; c’est-à-dire que les faits que je rapporte sont
authentiques et relèvent d’une rigoureuse recherche historique, mais je raconte la vie de mon héroïne
comme une histoire, car c’est ainsi que je comprends l’Histoire, des gens qui ont vécu, aimé, accompli de grandes choses comme d’incommensurables bêtises, des personnages vivants, pas figés dans le temps. Et ma devineresse est extraordinaire. Pensez donc, elle a traversé la Révolution, connu la misère, la pauvreté, la grandeur, les honneurs, la gloire, la solitude affective. Que connaît-on d’elle aujourd’hui ? Pas grand chose si ce n’est un jeu de cartes divinatoires qu’elle n’a pas conçu attendu que ce jeu est complètement apocryphe. Elle utilisait surtout le tarot de Marseille et le jeu révolutionnaire de l’époque qui n’est rien de moins que notre actuel jeu de 32 cartes.

Q — Avait-elle une spécialité, une mancie préférée ?
R — Oui, ce qui lui plaisait, c’était la nécromancie, ce contact avec l’au-delà et je reste persuadée qu’elle
avait véritablement un don, dame Histoire est là pour en témoigner. Ses dernières prophéties, rédigées quelques jours avant sa mort, sont étonnantes, car elle ne les comprenait pas. Je pense toujours à l’une d’elles qui dit « j’aperçois des chemins dans l’espace, et c’est dans l’espace qu’on voyagera ». C’était en juin 1843 quand même !

Q — De quoi est-elle morte justement ?
R — D’une sorte d’infection de la vessie. Les chirurgiens de l’époque l’ont opérée et ont complètement raté l’intervention. Une catastrophe. D’ailleurs elle ne s’est décidée à faire appel à eux qu’en derniers recours car elle était intimement persuadée de mourir si jamais un médecin s’approchait d’elle : comme d’habitude, elle ne s’est pas trompée.

Q — Y-a-t-il une anecdote de sa vie que vous appréciez particulièrement ?
R — Indéniablement, ses prédictions au prince Kourakin, alors ministre du tsar Alexandre, qui était fort curieux de toutes ces choses ésotériques. Imaginez un peu : elle annonce à son consultant que dans le prochain voyage qu’il fera, il sera dévalisé par des voleurs, que plus tard on le pendra et qu’ensuite il accédera aux plus hautes fonctions. Le prince ne l’a pas crue, et on le comprend. Effectivement, quelques jours plus tard, en partance pour la Russie le prince voit son convoi attaqué par des bandits qui le dévalisent. Arrivé à Saint Petersbourg il tombe au milieu d’une rébellion militaire, des séditieux le prennent à partie, et le pendent à un arbre. Ce que Mlle Le Normand n’avait pas vu, c’est que la garde est arrivée à ce moment-là et qu’un coup de fusil providentiel a coupé la corde et sauvé la vie du prince. Des années plus tard, devenu un brillant homme de guerre, le prince racontait encore cette anecdote dans les salons.

Q — Vous nous montrez une héroïne avide de gloire et de reconnaissance, mais en parlait-elle
ouvertement ?
R — Oui. Elle répétait souvent, surtout à la fin de sa vie : « Je laisserai mon nom dans l’Histoire ».
Eh bien, on peut dire qu’elle l’a fait. Partie de rien, elle a quand même gravi des sommets malgré les écueils et les embûches. Peu de temps après sa mort, le journal Psyché a publié un très bel hommage « La foi est éteinte, la dernière sibylle est morte, le trépied est renversé, les cartes sont brouillées ; adieu le grand et le petit jeu. Le royaume de l’avenir n’appartient plus à personne. »

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La Devineresse: Mademoiselle Le Normand, voyante sous la Révolution et l Empire
de Ghislaine RICCIO (Auteur)
Editeur : Editions Decoopman

Broché: 332 pages
Code ISBN : 978-2-36965-074-4
Format (en mm) : 156 x 234
Année d’édition : 2017
Prix : 22 €

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Image de couverture reproduite avec l’aimable autorisation de l’auteur.

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